Le sens
d’abord
Sans argent, sans diplôme, sans savoir tenir un logiciel de design, j’ai porté mon premier projet. Pas pour gagner. Pour dire non.
Mon premier projet, je l'ai porté avec rien. Sans argent, sans diplôme, sans même savoir ouvrir un logiciel de design. Et c'est sans doute le plus important que j'aie jamais fait.
Janvier 2015. Les attentats de Charlie Hebdo. Et juste derrière, une autre vague, plus sourde : des kebabs caillassés, des mosquées prises pour cible. La peur qui cherchait un visage à frapper.
J'étais jeune, à Metz. Pas de tribune, pas de moyens, pas les mots des éditorialistes. Mais je ne pouvais pas juste regarder. L'idée n'était même pas de moi : un ami voulait monter quelque chose. Une exposition d'œuvres, place Saint-Louis. L'art contre la haine. Moi, j'ai fait la seule chose que je sais vraiment faire : rassembler les gens autour, et les mettre en mouvement.

Je suis allé chercher tout le monde. L'UNL, l'UNEF, le Lycée de la Communication qui a prêté ses toiles. J'ai géré la mairie pour les autorisations et le matériel. Je découvrais en direct ce que veut dire monter un projet : aligner des dizaines de gens, d'institutions et de contraintes pour qu'une idée tienne debout.
On voyait grand. Une scène, une sono, des groupes qui devaient jouer. Un vrai événement, pas juste des cadres au mur.
Il fallait une assurance. Vingt-et-un mille euros de matériel. Et la responsabilité, c'étaient mes parents qui la portaient.
Vigipirate au maximum. L'UNL et l'UNEF n'ont pas voulu engager leur couverture. Personne ne voulait signer.


Première vraie leçon : le réel ne se plie pas à ton enthousiasme. Tu as une vision, et en face une ligne d'assurance qui dit non. Alors tu choisis. J'ai coupé la scène. J'ai gardé l'expo. Mieux vaut un projet plus petit qui existe qu'un grand qui n'aura jamais lieu.
L'expo a eu lieu. Les œuvres du lycée sur les murs, place Saint-Louis. Et le maire de Metz, Dominique Gros, est venu. Il a signé, il a fait un discours. Je regardais un maire prendre la parole devant quelque chose que j'avais monté de mes mains.
Le plus fou, avec le recul ? Je ne savais rien faire. Rien au design : c'est mon frère, Yohane, qui a fait l'affiche. Pas d'argent, pas de statut, pas de méthode. Je n'avais qu'une seule chose. Une raison.
Je n'avais pas les compétences. J'avais le sens. Et le sens, ça tient lieu d'infrastructure.
On croit qu'on construit avec des compétences, de l'argent, des diplômes. Tout ça vient après. Ce qui fait tenir un projet debout au départ, quand tu n'as rien, c'est la raison pour laquelle tu le fais. Le sens, c'est la structure porteuse. Le reste, c'est de la finition.
Un test simple, si tu veux savoir : enlève l'argent, le titre, les moyens. Ce qui tient encore debout, c'est ton sens. Si tout s'écroule, tu avais une envie, pas une raison.
Depuis, je n'ai pas changé de méthode. Mes plus beaux projets ne sont jamais partis d'un tableur. Ils sont partis d'un « ça, il faut que ça existe ». Le savoir-faire, je l'ai appris en chemin. Le sens, lui, était là dès le premier jour.
C'est resté mon truc : embarquer ceux qui m'entourent, donner l'élan. Mais tenir dans la durée, mêler des mondes qui ne se parlent pas... là, je me suis souvent cassé les dents.
Chaque expérience a quelque chose à t'apprendre. Si tu sais la regarder en face. Et si tu es précis.
Mon premier projet n'a rapporté aucun euro. Il a réuni des gens qui ne se connaissaient pas, mis de l'art en travers de la haine, et fait parler un maire. Si tu me demandes ce que c'est, entreprendre, c'est ça que je réponds.
Elle a suffi à tout faire tenir.
Si ça t’a parlé, reste.
La prochaine édition arrive quand elle tient. Mets-toi sur la liste, tu la liras direct. Et si ce texte t’a fait penser à quelque chose, réponds au mail — je lis tout.