Transmission

Le diplôme
que je n'ai pas

Je ne suis pas allé au bout de mes études. Aujourd'hui, j'enseigne dans la fac que j'ai quittée. Voilà ce que ça m'a appris.

Le 7 juin 2026·5 min de lecture·IUT Mesures Physiques, Metz

J'ai été étudiant à l'IUT Mesures Physiques de Metz. Maths, physique, chimie. Je n'ai pas eu le diplôme. Pas parce qu'on me l'a refusé : parce que je ne suis pas allé au bout. Aujourd'hui, j'y enseigne. La vie a le sens de l'humour.

Personne ne m'a rappelé pour me tendre un diplôme. C'est plus simple que ça. Un été, à la brocante du village, je tombe sur Monsieur Kremer, mon ancien prof, qui habite en bas de la rue de mes parents. On discute. Je lui raconte la formation à la CCI, l'agence qui tourne. Il avait suivi ça de loin. Et il me lance : « J'ai un cours à pourvoir. Ça te dirait de venir le donner ? »

J'ai dit oui. Et ça continue. Récemment, rebelote : à la sortie de mon dernier cours à l'IUT, Madame Hittinger, mon ancienne prof d'anglais, vient me chercher dans le couloir. Mon taxi tournait déjà en bas. Le temps d'attraper le programme et son numéro, et je filais. Le lendemain, je confirmais : le même cours, à l'IUT de Yutz, pour les Tech de co.

Deux profs qui m'avaient connu étudiant. Et qui, plus tard, sont venus me chercher eux-mêmes.

Le premier cours, j'ai repassé la porte du bâtiment que j'avais quitté sans aller au bout. Les mêmes couloirs, la même odeur de néon et de café froid. Sauf que cette fois, j'étais du bon côté du tableau.

(Les étudiants m'appellent « monsieur ». À chaque fois, ça me fait un truc. On ne se débarrasse jamais tout à fait de l'endroit où on a calé.)

Le truc, c'est que je n'ai jamais attendu qu'on me donne le feu vert. Le tampon, la ligne sur le CV, la permission de faire : ça ne m'a jamais manqué, parce que je n'ai jamais cru en avoir besoin. J'ai toujours joué avec les codes, avec les limites. Pour moi, c'était le chemin le plus naturel. Une agence, des centaines de personnes formées, dix métiers appris sur le tas.

Ce qu'un diplôme prouve

Un diplôme certifie que tu as suivi. Pas que tu sais faire.

La nuance a l'air petite. Elle change tout. Suivre, c'est passer. Savoir faire, c'est livrer. Ce ne sont pas les mêmes métiers.

Et qu'on soit clairs : je ne me suis pas battu deux fois plus que les autres pour en arriver là. Ce serait faux, et un peu trop vendeur. La vérité, c'est que ce que je fais ne m'a jamais vraiment coûté. Ça m'a toujours demandé moins d'effort que de tenir des études. Mais ça marche dans les deux sens : quelqu'un qui cartonne en cours ne saurait pas forcément faire ce que je fais. Et moi, rester assis jusqu'au diplôme, je n'y suis pas arrivé. Ce ne sont pas les mêmes capacités. Pas une hiérarchie, une différence.

Ce qui est dur sans le diplôme, ce n'est pas le travail. C'est le regard. Sans la ligne sur le CV, tu pars avec une longueur de retard à rattraper. Pas devant toi-même : devant les autres. C'est le seul endroit où le papier pèse encore.

Et je ne crache pas sur les diplômes. Pour un chirurgien, j'espère bien qu'il a le sien. Pour d'autres, c'est une vraie protection : un filet que tout le monde n'a pas les moyens de lâcher, et je ne leur dirai jamais le contraire. Ça dépend du métier. Ça dépend de l'enjeu. Ça dépend de toi.

Mais pour énormément de choses, aucun papier ne te donne la légitimité. Elle se prouve. Le diplôme ouvre des portes. Une fois la porte passée, il ne dit plus rien de ce que tu sais faire. À ce moment-là, tu es seul avec ton vrai niveau.

Ce que je vois chez beaucoup, en cours comme ailleurs, c'est l'attente. On attend la permission. On attend qu'on nous valide. On attend d'être « prêt ». Moi, je n'ai jamais su attendre. C'est peut-être ça, mon vrai diplôme.

(La permission, on l'attend toute sa vie. Ou on arrête de l'attendre.)

Il y a longtemps, j'ai passé une formation pour devenir formateur BAFA. Avec Gaby, un type que je n'ai jamais lâché depuis, aujourd'hui directeur des activités et du marketing de l'UFCV. Un jour, il nous sort une phrase que je n'ai jamais oubliée : « Vous allez former des animateurs. Et chaque animateur que vous formez verra peut-être des dizaines, des centaines, des milliers d'enfants après vous. »

Tu formes une personne, et tu touches, sans jamais les voir, tous ceux qu'elle touchera. L'impact d'un formateur ne se mesure pas à la salle où il est. Il se mesure à toutes les salles qu'il ne verra jamais.

Ce que je porte

Former quelqu'un, ce n'est pas transmettre un savoir. C'est lancer une onde dont tu ne verras jamais le bout.

C'est ça, ma vraie légitimité. Pas un papier que personne ne m'a signé. Kremer, Hittinger m'ont rouvert une porte que j'avais quittée. Aujourd'hui, dans chaque promo, c'est moi qui la tiens. Et si un seul de ces gamins la franchit, puis la tient à son tour pour dix autres, le diplôme que je n'ai jamais eu n'aura jamais eu la moindre importance.

La légitimité ne se signe pas.
Elle se transmet.
Dylan Sitruk· @dytruk
En écrivant ça, j’écoutais Nekfeu · On verra

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