Personne ne comprend
ton métier
On a inventé mille métiers que plus personne n’arrive à expliquer. Parfois même pas ceux qui les exercent.
Demande à dix personnes ce qu’elles font dans la vie. La moitié va te répondre par un titre que tu ne comprends pas. « Growth ops. » « Head of partnerships. » « Consultant en transformation. » Et si tu creuses un peu, souvent, elles non plus ne savent pas trop.
On a bâti une économie entière de métiers flous. Des intitulés qui sonnent, qui rassurent sur un profil, et qui ne disent rien de ce qui se passe vraiment une fois la porte fermée. Mais ce flou n’est ni un hasard, ni juste de la prétention. C’est un mécanisme. Regardons-le tourner.
Un métier se nomme simplement quand on voit son résultat. « Je répare des toits. » « Je soigne des gens. » « Je fais des sites. » L’acte et son effet sont collés, alors les mots restent nets. Le flou commence quand ce lien se distend. Dans le travail moderne, le résultat est souvent diffus, collectif, différé. Impossible de pointer « ce que j’ai produit ». Alors le titre gonfle pour combler le vide.
Le flou n’est pas un mensonge. C’est un symptôme : plus la distance est grande entre ce que tu fais et ce que ça produit, plus le titre doit compenser.
Plus ton travail est loin de son résultat, plus ton titre doit le cacher.
Attention : tout titre précis n’est pas un déguisement. Un métier peut devenir pointu, technique, mériter un nom qu’on n’avait pas avant. Un « ingénieur fiabilité », ça désigne un vrai truc. Le problème n’est pas la précision. C’est le titre qui enfle pile au moment où le résultat, lui, n’appartient plus à personne.
Et le marché récompense les signaux lisibles. Sur un profil, sur un CV, dans une présentation, on te juge en trois secondes sur une étiquette, pas sur ton travail réel. Donc chacun optimise l’étiquette. C’est une course à l’armement du vocabulaire : tu gonfles pour ne pas paraître en dessous de celui d’à côté, qui gonfle pour exactement la même raison.
Au bout de la course, le flou devient la norme. Et celui qui parle simple a l’air, mécaniquement, moins impressionnant. On finit par punir la clarté sans même le vouloir. On a confondu paraître compétent et l’être.
Le flou a un prix, et il n’est pas qu’esthétique. Quand personne ne sait vraiment ce que fait l’autre, on ne peut plus s’entraider précisément, se recommander juste, ni repérer l’incompétence. Le flou protège les médiocres autant qu’il efface les bons. C’est souvent là que naissent les réunions inutiles : personne n’ose dire qu’il n’a pas compris.
Un exemple que je vois sans arrêt. « On veut juste un site simple », c’est la phrase que j’entends le plus. Puis la liste s’allonge : un configurateur, un espace client, du paiement, un blog pour le SEO. Et « la charte, on l’a » : un PDF avec un logo en 72 dpi et une police qui s’appelle Montserrat Light. Les gens ne savent pas ce qu’un métier implique tant qu’ils ne l’ont pas fait. Ce n’est pas grave. Mais c’est tout l’écart, en une phrase.
Moi, je dirige une agence. Quand on me demande quoi exactement : on aide des boîtes à exister en ligne et à vendre. Le reste, c’est du détail. Le jour où je sors un titre à rallonge, c’est mauvais signe. Ça veut dire que je me planque.
La clarté, ce n’est pas un don. C’est du courage.
Parce que dire les choses simplement, c’est s’exposer. On ne peut plus se cacher derrière le jargon. On est jugé sur le fond. Et c’est précisément pour ça que si peu de gens le font.
ton vrai métier ?
Si ça t’a parlé, reste.
La prochaine édition arrive quand elle tient. Mets-toi sur la liste, tu la liras direct. Et si ce texte t’a fait penser à quelque chose, réponds au mail — je lis tout.